LE CIEL


Traduit par Claude Nathalie Thomas


L’éclairage venu d’en haut décide en grande partie du climat dans lequel nous jouons les scènes de notre vie. Éclairagiste en chef, le ciel projette une infinie diversité d’effets lumineux sur nos actes et contribue à former jusqu’aux émotions qui les accompagnent.  Les échanges intimes profitent de la lente retombée du jour ; un flux de joie irrationnelle s’épanouit au soleil d’une matinée de printemps ; l’opacité du ciel nocturne qui ne déverse aucune clarté pousse chacun à devenir la victime de ses propres fantasmes ; la lumière, grise, indifférente, d’un ciel estival couvert encourage à l’oisiveté.  Comment savoir à quel point nos actes furent déterminés par la lumière dans laquelle ils baignaient ?

Mais de tels effets indirects pâlissent auprès de l’inégalable spectacle du ciel qui les produit.  On tombe en général d’accord sur le fait que les événements visuels les plus grandioses et les plus étonnants qu’un être humain puisse imaginer se déroulent dans le ciel.

Il suffit de regarder avec attention : le firmament est sûr de donner sa représentation.  Mais il y  faut un objet à observer, quelque chose qui bouge.  D’habitude, ce sera de l’humidité sous une forme quelconque : sans doute des nuages, peut-être même de la pluie, ou de la brume.  Les mouvements, les configurations, les points de jonction de ces masses humides créent le spectacle.  L’éclat fugitif d’un rayon de soleil peut en aiguiser l’intérêt et en accroître l’aspect dramatique.

Parfois, le ciel est partagé en deux.  En bas, des nuages noirs, échevelés, filent à toute allure au-dessus du sol, tandis que les régions supérieures, indifférentes à cette agitation, déploient dans les hauteurs leurs mouvements lents et majestueux.  Il n’est pas rare que ces deux niveaux se déplacent en sens inverse.  Un ciel dont les nuages sont totalement absents est statique ; il ne peut fournir aucun spectacle.  Le ciel du Sahara est comme une ardoise vierge.  On peut l’admirer pour l’intensité et la limpidité de son bleu, mais on n’a guère envie de l’observer, car il est clair qu’il ne subira aucune transformation.

Les orages, bien sûr, sont souvent magnifiques, en particulier sous les tropiques.

Les couchers de soleil sur l’Océan Indien, au Sri Lanka avant la mousson, occupent une place de choix parmi les grands déploiements célestes.

Le ciel nocturne, autant que le ciel diurne, a besoin de mouvement : quelque  chose que l’œil puisse suivre.  Je pense à ce poème d’Alfred de Vigny où des nuages argentés courent devant le disque lunaire, projetant des ombres noires qui se déplacent à travers la campagne.

Un cauchemar maintes fois renouvelé : l’atmosphère s’est arrachée à la terre, elle fuit dans l’espace et nous ne voyons plus qu’un ciel noir, obscurci pour toujours.


***
PAUL BOWLES
Tanger, Mars 1993  

Commentaires